« C’est chaud patate »

patate-chaude

« C’était chaud patate ». Cette expression, je l’ai entendue pour la première fois dans la bouche d’un prévenu m’expliquant comment il en était venu aux mains avec un autre. Elle ne voulait rien dire cette expression, mais pourtant je comprenais tout de suite ce qu’il entendait par là : une situation d’une tension extrême, qui finit par nous échapper. Je l’utilise depuis, à l’occasion :

– Alors Proquito, cette permanence, c’est calme?
– Pas vraiment Monsieur le Procureur : c’est « chaud patate »!

***

Les événements suivants sont tirés de faits réels. 48 heures d’une permanence intense, en raison – je radote – du manque de moyens humains et d’une activité particulièrement dense en période de congés où j’étais quasiment seul aux manettes… 48 heures d’une permanence « chaud patate ».

19h00 : un dimanche pour une fois radieux à Bouseland pendant cette fin d’hiver qui n’en finit plus. Je suis contraint de passer au palais prolonger la garde à vue d’un type qui en est à sa 9ème CEA (conduite sous l’empire d’un état alcoolique). Il avait sévèrement arrosé la signature d’un CDI après 9 mois de chômage. Sous le coup d’un sursis avec mise à l’épreuve, il n’a pas pensé qu’il risquait à nouveau de tout perdre en roulant plein comme une barrique et sans permis de conduire (annulé depuis 2006). Il a surtout eu la mauvaise idée de tenter d’échapper au contrôle des gendarmes en donnant en plus un coup de volant vers l’un d’eux. Il ne se souvenait de rien, et ne niait donc pas les faits. Tout penaud pendant la prolongation, je lui explique qu’il va être jugé en comparution immédiate le lendemain, et il prend alors conscience du formidable gâchis de la situation.

20h00 : avant de rentrer chez moi, petit détour au commissariat de Bouseland pour prolonger la garde à vue de quatre jeunes gens pris en flagrant délit de tentative de vol par effraction. Trois sur quatre reconnaissent les faits. Le quatrième, pourtant désigné par les autres comme celui s’étant servi d’une tenaille pour découper le grillage, nie toujours. Faut dire que lui risque plus gros compte-tenu de ses antécédents. Une prolongation est nécessaire pour confronter tout ce petit monde. Ah, et en perquisition, des produits stupéfiants ont été trouvés au domicile de deux d’entre eux : il va donc falloir creuser tout ça. Je demande à l’un des jeunes, inconnu au bataillon des fichiers de police et judiciaire et qui a tout de suite reconnu les faits, de me décrire la tête de ses parents pendant la perquisition à leur domicile, où il vit toujours. Il fond en larme comme un bébé et me rappelle qu’avant d’être un délinquant, c’est d’abord un garçon qui vit à côté de ses pompes. Je lui explique qu’il faut sécher ses larmes, que ce qui est fait est fait et qu’il faut penser maintenant à l’avenir. Il me répond que je n’ai pas vu le regard que son père lui a lancé, qu’il est désormais la honte de sa famille et qu’il n’osera jamais rentrer chez lui. Je tente de le consoler, en lui disant qu’il devra effectivement des explications à son père, que celui-ci saura certainement lui pardonner car c’est le lot des parents que de pardonner aux enfants.

20h50 : je rentre enfin à la maison, Proquito junior dort déjà. Je dine et me couche en pensant à mes dossiers du lendemain.

Lundi :

9h00 : le harcèlement commence : téléphonique et par courriels. Ma boîte se remplit de façon inquiétante. Mais je n’ai pas le temps de traiter tout ce courrier. Demain matin c’est TPE (Tribunal pour enfants) avec beaucoup de dossiers que je n’ai pas encore eu le temps de voir. Et cet après-midi, je suis de comparutions immédiates : notre alcoolique qui a failli écraser un gendarme, et un dossier renvoyé il y a un mois. Celui-là aussi est alcoolique et s’en est aussi pris aux gendarmes : après un accident de voiture, ceux-ci étaient intervenus. Notre client, au pedigree honorable compte-tenu de son jeune âge, sans permis non plus, s’était énervé, insultait les militaires et les menaçaient notamment de les « plomber », ainsi que leurs enfants en précisant savoir où ils vivaient et affirmant avoir une arme dans la boîte à gants de sa voiture. Ce qui était vrai : un 9mm qu’il avait acheté car il disait être menacé par des dealers qu’il volait. Il avait pris la fuite alors qu’il était à l’hôpital et j’avais décerné un mandat de recherche. Quelques mois plus tard, il revenait – à nouveau alcoolisé – pour mettre des tartes et des gnons à son épouse et était à nouveau interpellé.

10h00 : le commissariat de Bouseland m’appelle pour m’avertir qu’un mari n’a rien trouvé de mieux pour signifier son refus de divorcer que de pointer son fusil à 10 cm du visage de sa femme et de percuter. L’arme était fort heureusement pas chargée, mais sa femme l’ignorait, bien entendu. Ancien boucher, il lui avait aussi expliqué, grand gentleman, qu’il savait « égorger un cochon » et qu’il saurait donc « égorger une cochonne », en exhibant une feuille de boucher. Je demande à l’enquêteur d’aller le chercher immédiatement et de le placer en garde à vue pour lui expliquer ma façon de penser.

11h00 : on m’appelle pour m’avertir du placement en garde à vue d’un mineur bien connu qui a eu la bonne idée d’ouvrir le crâne d’un autre jeune à coups de barre de fer. Ce jeune, qui a eu un grave accident à l’âge de 4 ans, présente depuis des troubles du comportement très inquiétants, pouvant littéralement péter des plombs. Il a réagi à des insultes proférées contre sa mère décédée d’un cancer alors qu’il avait 10 ans. Une PIM est envisagée : j’avertis la juge des enfants et l’éducateur de permanence pour trouver un lieu de placement pour ce jeune qu’il faut absolument contraindre à des soins psychologiques qu’il refuse. La PIM, pour présentation immédiate, est une procédure de jugement accélérée pour les mineurs dont on dispose déjà d’éléments de personnalité glané au fil des dossiers. C’est un petit peu l’équivalent de la comparution immédiate des majeurs. Le mineur est déféré devant le Procureur en présence de ses parents, de l’éducateur de permanence, de son avocat. Il lui est notifié les charges retenues contre lui et la date de jugement devant le Tribunal pour enfants. Il est ensuite présenté au juge des enfants qui peut le laisser libre, le placer sous contrôle judiciaire (et notamment le placer en centre éducatif fermé) ou encore le placer en détention provisoire dans l’attente de sa comparution devant le Tribunal.

11h15 : mon alcoolique chauffard du week-end m’est présenté. À Bouseland, pas de greffier ni de secrétariat pour m’aider. Pour chaque défèrement, je dois donc : lire la procédure, l’enregistrer sur l’informatique et éditer mes procès-verbaux ; prévenir l’avocat de permanence ; prévoir un repas pour le prévenu (je ne cuisine pas, c’est la boulangerie locale qui nous vend un sandwich). Comme pour une PIM, je lui notifie les charges retenues et lui indique qu’il sera jugé dans l’après-midi pour conduite sous l’empire d’un état alcoolique en récidive légale, violences volontaires contre dépositaire de l’autorité publique, défaut d’assurance en récidive légale, conduite malgré annulation judiciaire du permis de conduire en récidive légale. La récidive légale est une circonstance aggravante retenue à l’encontre des personnes réitérant la commission d’une même infraction ou d’une infraction assimilée par la loi (par exemple le recel est assimilé au vol). Il existe plusieurs types de récidive, en fonction des infractions et des délais entre la commission de ces infractions. Dans l’immense majorité des cas, les récidives retenues sont celles entre deux délits identiques ou assimilés lorsque moins de 5 ans se sont écoulés entre la dernière condamnation et la commission de la nouvelle infraction. L’état de récidive entraîne toute une série de conséquences : le maximum légal des peines d’emprisonnement encouru est doublé, la personne encourt également les fameuses peines planchers pour les infractions punies d’au moins 3 ans d’emprisonnement, certaines peines sont plus difficiles à prononcer, notamment le sursis avec mise à l’épreuve. Surtout, le régime de l’exécution de la peine est plus lourd : les aménagements de peine ab initio ne sont pas possible si la peine est supérieure à 1 an d’emprisonnement (au lieu de 2 ans pour un non-récidiviste) et les aménagements en cours d’exécution de peine, mais également les permissions de sortie, ne sont possibles uniquement lorsque la personne a purgé les 2/3 de sa peine (contre la moitié en temps normal). Enfin, la personne condamnée en état de récidive bénéficie beaucoup moins des crédits de réduction de peine (CRP) et des réductions supplémentaires de peine (RSP).

12h00 : ma boîte mail enfle comme ma main la fois où j’avais tenté d’écraser un frelon. J’avale un sachet de riz « Uncle Ben’s » dégueulasse et me rends à l’audience de CI.

13h30 : l’audience se passe bien. De mon point de vue. Le fou du volant est condamné à la peine de 10 mois d’emprisonnement dont 4 mois avec sursis mise à l’épreuve. Mandat de dépôt : il part directement en maison d’arrêt. C’est toujours une sensation désagréable que de voir une personne partir en prison sur-le-champs. D’où la nécessité de toujours requérir à la fois pour le Tribunal, mais également pour le prévenu, pour qu’il comprenne – sans bien entendu l’accepter – pourquoi je demande qu’il soit privé de sa liberté. Quant à celui qui avait une arme dans sa voiture et menaçait de s’en servir contre les gendarmes, il est condamné – au-delà de la peine plancher encourue – à la peine de 30 mois d’emprisonnement dont 12 mois avec sursis mise à l’épreuve et est maintenu en détention. Le sursis avec mise à l’épreuve est une façon de placer une personne sous l’œil de la Justice (parfois de façon très virtuelle compte-tenu du manque de moyens) en l’astreignant à des obligations (par exemple des soins, indemniser la victime, etc) ou des interdictions (d’entrer en contact avec la victime, de se rendre dans un lieu déterminé, de travailler avec des enfants, …) sous la menace d’une peine d’emprisonnement en cas de non-respect de ces contraintes, ou bien entendu en cas de commission d’une nouvelle infraction. Les juges utilisent toujours l’expression « épée de Damoclès » pour expliquer le SME aux condamnés. Dans le cas de nos deux condamnés, il s’agit de prendre le relais de la détention, et d’éviter les fameuses « sorties sèches ».

16h30 : je quitte l’audience et rejoins mon bureau. Je traite rapidement les courriels urgent, notamment les demandes de réquisitions pour les opérations de contrôles. Oui, oui, les sorties de boîtes où l’on vous fait souffler, c’est moi! La loi dispose que le Procureur peut demander, pour un temps et dans un lieu précis, à des officiers de police judiciaire, de faire procéder à des opérations de contrôles des conducteurs, de leurs papiers, de leur identité et des visites des véhicules. Dans les faits ce sont généralement les gendarmes et les policiers qui nous sollicitent lorsqu’ils envisagent de telles opérations, que nous autorisons, mais que nous pouvons aussi refuser lorsqu’elles ne répondent pas aux exigences légales. Dans les gros TGI, un greffier ou un fonctionnaire prépare ces réquisitions et les fait signer au Procureur. A Bouseland, il n’y a pas assez de fonctionnaires, et c’est donc à nous qu’il incombe de rédiger ces réquisitions, de les archiver et de les envoyer à leur destinataire. Je suis tenté de ne pas les signer aujourd’hui. Car qui dit réquisitions, dit infractions constatées et à traiter dans la semaine! Mais le devoir reprend le dessus et je les autorise. Il fera pas bon circuler bourré à Trifouillis-lès-Oies ce week-end!

17h30 : le téléphone sonne toujours, des demandes de toutes parts, parfois saugrenues. Un gendarme m’indique qu’un homme affirme avoir vu un OVNI dans la nuit… Il vit près d’un aérodrome et est connu pour se livrer à la boisson, mais bon. Je suis du genre Scully, mais le gendarme est du genre Mulder et me demande s’il peut transmette la procédure à – tenez-vous bien – un service national de la gendarmerie nationale spécialisé dans l’étude des phénomènes aériens inexpliqués! La vérité est ailleurs. En attendant on n’a toujours pas d’argent pour payer un fonctionnaire qui donnerait un coup de main pendant les permanences…

18h30 : je n’ai toujours pas vu les dossiers du TPE de demain. Je commence à peine quand le Président du TPE demande à les voir aussi. On se partage l’audience et je fais aussi vite que possible. Je me farcie donc ces dossiers où se mêlent vols par effraction en réunion, violences volontaires avec arme, agression sexuelle. Surtout, je me lance dans la lecture des expertises psychologiques ou encore des rapports des éducateurs où reviennent sans cesse des formules que l’on ne rencontre nulle part ailleurs : « Truc a investi la mesure » ; « Nous avons nommé les interdits à Machin » ; « Madame a besoin d’un étayage dans la prise en charge éducative de Bidule ».

18h59 : j’ai dû partir tôt car ma femme travaille jusqu’à 22h00 et que je dois récupérer Proquito junior à la crèche. On rentre à la maison en écoutant comme d’habitude « Ah les crocodiles » et d’autres chansons qui me font un peu oublier la permanence. Une fois à la maison, je lui mets « la famille pirate », pendant que je réponds à quelques coups de téléphone de la permanence, les avis de placement en garde-à-vue, etc. On m’indique que le type en garde à vue qui a tiré « pour de faux » sur sa femme ne reconnaît pas les faits, malgré le témoignage accablant de son fils qui était présent lors de la plupart des faits. Je n’ai aucune raison de prolonger sa garde à vue et je demande qu’il me soit présenté demain matin :

– Ah non merde, pardon zut! Demain matin j’ai TPE à 8h30…

– Alors comment fait-on Monsieur Proquito?

– Et à 7h00 c’est possible?

– Pas de problème!

Pas de problème, pas de problème, c’est vite dit… J’appelle le JLD, l’avocat et la greffière de permanence pour les prévenir. Ils ne sont pas ravis-ravis de l’horaire. J’ai de plus en plus sommeil et de plus en plus tôt ces jours-ci. J’espère passer une bonne nuit. C’était sans compter sur Proquito, qui me fait un sketch pas possible à propos de son oreille. Il pleure à chaudes larmes malgré l’épisode hilarant de la « famille Pirate ». Bon, je parviens enfin à le calmer, à le faire manger, à le doucher, à donner manger à Titi (Titi c’est notre poisson rouge), je lui lis trois livres et au lit. OUF!

21h00 : Je me mets au lit (!!!).

22h00 : mon épouse rentre et me trouve dans le lit, presque endormi. Mais non. Proquito s’est réveillé car il avait encore mal, avait soif, avait perdu T-Rex (T-Rex c’est un… T-Rex).

0h00 et quelques : je dors quand ma femme me réveille. Le téléphone de permanence sonne « si on m’appelle pour autre chose qu’un meurtre, c’est moi qui vais en commettre un! »

– Bonsoir Monsieur Proquito, gendarme Pinot de la brigade de Saint-Gapour, je vous réveille pas j’espère?

(prise de voix spéciale « non non pas du tout ») Non, non pas du tout…

– Voilà je vous appelle car nous sommes en intervention sur une découverte de cadavre…

– Un meurtre?!

– Non non : le médecin dit que c’est naturel et il n’y a pas d’obstacle médico-légal. Aucune trace de lutte, ni de fouille, tout était fermé de l’intérieur. C’est sa fille qui nous a appelés elle ne pouvait pas entrer et son père ne répondait pas au téléphone.

– Bin alors ?

– C’est juste que dans son lit on a trouvé plein d’armes. Il dormait avec une matraque télescopique, des couteaux et une machette. On trouvait ça bizarre, et donc je vous appelle. Ah j’oubliais, il y avait aussi sa télécommande dans le lit… Mais c’est moins bizarre ça.

– En effet, en effet. (ma femme qui entend tout pouffe de rire…) Oui, eh bien il faut croire qu’il était paré à toutes éventualités, mais bon : pas de trace d’intervention d’un tiers, pas d’OML, on va donc en rester là et vous pouvez restituer le corps à la famille… Bonne nuit Monsieur Pinot.

– Bonne nuit Monsieur Proquito.

J’essaye toujours de garder mon calme lorsqu’un OPJ m’appelle tard le soir ou la nuit. Il n’a pas choisi d’être de permanence, et lui est certainement beaucoup plus dérangé que moi. Mais parfois, je fais quand même part de mon mécontentement, comme cette fois, à trois heures du matin, où l’on m’avait réveillé pour un placement en garde à vue pour une simple rébellion, ou encore ce gendarme qui m’avait appelé un samedi soir, alors que je regardais Ruquier (heureusement pour lui, je ne dormais pas!) pour savoir si j’autorisais un examen gynécologique sur une gamine de 4 ans qui avait dénoncé des attouchements :

– et vous allez le faire réaliser cette nuit cet examen gynéco?

– bin non Monsieur Proquito!

– Ni demain je présume?

– Bin non!

– Et ça ne pouvait donc pas attendre lundi votre coup de fil?

– Bin si, désolé Monsieur Proquito, je suis au bureau, je travaillais mes dossiers et je n’ai pas fait attention à l’heure!

– Ce n’est pas grave, mais évitez quand même à l’avenir, surtout si je dors, lui dis-je en riant

– C’est noté, ça ne se reproduira plus Monsieur Proquito! Bonsoir.

– Attendez!

– Oui?

– Autorisation accordée… Pour l’examen gynéco… Bonsoir.

***

Mardi :

6h00 : réveil. J’avale mon « Benco » avec trois « Krisprolls » margarine-confiture fraises « Bonne Maman ». Ce sera mon unique repas de la journée.

7h00 : au bureau, j’enregistre la procédure du mari que je vais présenter au Juge des libertés et de la détention. J’ai opté pour la procédure de la comparution par procès-verbal du Procureur (CPV) : je me fais présenter la personne, lui notifie les charges retenues contre elle et la date de l’audience devant le Tribunal correctionnel. Dans l’attente, je demande au JLD de le placer sous contrôle judiciaire, avec comme obligation de quitter le domicile conjugal. Le Monsieur me prend de haut en m’expliquant connaître du monde. Je lui dis de façon adaptée qu’en gros, je m’en tamponne le coquillard. Il n’est pas content car ses armes lui ont été confisquées et qu’il est chasseur (sujet sensible). Il me dit être victime d’un complot. Sachez-le, il existe des complots contre les délinquants : le complot de la Poste, qui ne délivre pas les recommandés ou qui ne prend pas en compte les changements d’adresse (mais uniquement pour les courriers de la Justice, pour les Colissimo de Vente-Privée.com, bizarrement, il y a une trêve du complot) ; le complot des femmes battues et des enfants qui témoignent ; et le fameux complots des gendarmes qui épient et filochent l’honnête-citoyen-qui-paye-ses-impôts-et-ils-feraient-mieux-de-s’occuper-des-pédophiles-au-lieu-de-m’emmerder, qui boit juste de temps-en-temps mais qui n’est pas alcoolique, mais qui a quand même perdu son permis et qui ce jour-là, exceptionnellement, a pris le volant pour-aller-faire-une-course-exceptionnelle-pour-ma-vieille-voisine-malade-et-pas-de-chance-le-gendarme-qui-m’aime-pas-m’a-contrôlé-sans-doute-caché-derrière-un-buisson-à m’attendre – ah-le-fourbe…

7h45 : j’ai terminé. Le JLD, qui présidera dans 45 minutes le TPE, prend le relais. J’en profite pour regarder les dossiers que je n’ai pas eu le temps de voir.

– 8h30 : le TPE débute. Coup de bol : dans le gros dossier impliquant 5 mineurs et que je n’ai pu que survoler, l’un débarque sans conseil et l’avocat de permanence refuse de le défendre à la dernière minute. Un autre avocat demande aussi le renvoi car il a été saisi tardivement et n’a pu consulter le dossier. Je ne m’oppose pas au renvoi.

– 11h00 : l’audience se poursuit, avec des dossiers pas très intéressants hormis cette agression sexuelle commise par un mineur de 16 ans sur un autre de 5 ans. Il lui a tripoté le pénis dans les toilettes d’un foyer, après avoir verrouillé la porte. Il reconnaît les faits. D’ailleurs ça fait 8 ans qu’il les a reconnus. Il a aujourd’hui 24 ans et est sous curatelle renforcée. Je pose ouvertement et presque honteusement la question dans mes réquisitions de l’intérêt de juger 8 ans plus tard des faits commis par une personne présentant des déficiences intellectuelles qui certes ne l’exonèrent pas de sa responsabilité, mais qui limitent grandement l’intérêt du débat : il est incapable d’expliquer son geste. Je demande simplement un sursis avec mise à l’épreuve, histoire d’être certain qu’il continuera les soins qu’il suit toujours aujourd’hui. L’avocat de la défense embraye, expliquant qu’à son sens, un simple sursis suffira. Encore un révélateur de l’état de notre système judiciaire…

– 13h00 : hé!!! La fin du TPE approche! J’ai l’impression qu’on s’en sort bien, il n’est que 12h00! Ah non : l’horloge de la salle n’a pas été réglée à l’heure d’été.Il est bien 13h00 déjà.

– 13h30 : alors que l’on évoque le dernier dossier, le téléphone de permanence sonne avec insistance, malgré mon sms écrit à la va-vite : « je suis a laudience je peu pas repondr ». Je vois qu’un message a été laissé sur le répondeur après plusieurs appels rejetés. Je crains qu’il s’agisse de quelque chose de grave et décide de mon contorsionner pour l’écouter discrètement. Le gendarme m’indique être sur la découverte d’un cadavre d’une gamine de 14 ans, retrouvée morte dans son lit par sa mère. Les Techniciens en investigations criminelles sont sur place et attendent mes instructions. J’envoie un nouvel sms, toujours approximatif en ce qui concerne l’ortograf et la gramère : « autopsi et prelevement pour toxicologi ».

– 14h00 : le TPE suspend l’audience pour délibérer pour la dernière fois. J’appelle le gendarme immédiatement. Il m’explique que la gamine n’était pas bien ces derniers temps et n’était pas allée en cours depuis deux jours. Il m’explique aussi que la veille, elle avait sauté le dîner pour aller directement au lit. Ce matin, sa mère l’a retrouvée inanimée, sur le ventre, dans son lit, tenant une bombe déodorante dans la main. Le médecin a émis un OML et penche vers une embolie pulmonaire. L’enquêteur me dit également que la maison est dans un état très sale, avec des déjections canines un peu partout, du linge sale dans chaque pièce, des restes de repas dans toutes les pièces. Il ajoute que la fille ne supportait pas cela et avait dans sa chambre plus de 15 bombes aérosols (déodorants ou désodorisants). Il me dit que l’odeur qui règne dans la maison est insupportable et on suspecte tous les deux qu’elle ait pu sniffer une bombe et en mourir. Au jour de la rédaction de ce billet, je n’ai eu que les conclusions de l’autopsie qui exclut l’embolie pulmonaire (évoquant un diagnostic « hasardeux » du premier médecin) et qui n’a pas permis d’établir les causes de la mort. Je suis en attente de la toxicologie. Il y a d’autres enfants au domicile : je saisis les services sociaux pour évaluation de la situation.

14h30 : le TPE a rendu ses délibérés. Je pense pouvoir avaler mon riz « Uncle Ben’s ». Mais non. A côté de mon bureau, j’entends des hurlements. Des menaces. Ah mais oui! J’avais demandé de me présenter le jeune pour qui une PIM était prévue à 10h30. Il est complètement « chaud patate ». Je vais à sa rencontre et le raisonne : il finit par se calmer. Je prends connaissance de la procédure et 5 minutes plus tard, rebelote : il tape contre les murs, dit qu’il va – au choix – tous nous tuer, ou se tuer. Tout ce ramdam ne fait qu’empirer mon mal de tête. J’avale deux « Migralgine » avec ma tasse de café et je demande aux gendarmes qui l’ont amené (et qui sont d’une patience exceptionnelle, essuyant continuellement ses insultes et menaces) de le faire sortir pour qu’il fume sa cigarette. Je fume la mienne à bonne distance et il se calme à nouveau. Je lui demande s’il a mangé, lui explique qu’il faut se calmer car il aggrave son cas.

15h00 : je mets enfin la main sur un interprète qui accepte d’être payé dans 6 mois pour assister le père du jeune qui ne parle pas français.

15h30 : l’éducateur de permanence finalise son rapport dans lequel il m’explique qu’il y a une place en CEF mais que le jeune refuse d’y aller. Il a encore pété un plomb. La directrice de la PJJ écrit un courriel officiel dans lequel elle explique que compte-tenu des menaces du jeune, en cas de placement en CEF, ses éducateurs exerceront leur droit de retrait.

16h00 : enfin, la présentation commence. J’applique la méthode « Gandhi » : zeeeeen. Dès qu’il s’énerve, je le fais sortir. En son absence, son père m’explique un tas de chose très intéressantes, notamment que son fils s’occupe beaucoup de sa sœur qui est une surdouée à l’école et qui veut devenir… avocate. Calmé, le jeune revient. Le manège se répète deux fois. Je parviens à lui expliquer que compte-tenu de son comportement, je requiers son placement en détention provisoire, alors que je voulais initialement le faire placer en CEF. Mais avec la fatigue, j’édite et lui fais signer le premier procès-verbal préparé, celui où je demandais le contrôle judiciaire avec placement… Heureusement, la procédure est orale et je rectifie le tire durant le débat devant la juge des enfants… Qui finira par le placer sous contrôle judiciaire, craignant – peut-être à juste titre – que ses menaces ne soient mises à exécution en cas d’incarcération

18h00 : j’ai les cheveux de plus en plus gras, les traits tirés et le teint très pâle. Je ne me sens pas bien. J’avale un « Smecta » et un « Spasfon ». Je pense à partir récupérer Proquito junior mais le téléphone sonne : la CRIP (Cellule de Recueil des Informations Préoccupantes), m’appelle pour me demander de prendre une ordonnance de placement provisoire (OPP) pour un enfant en danger. L’OPP, c’est – à mon sens – la mesure la plus grave qu’un parquetier est amené à prendre : il doit décider, sur la base d’un rapport faxé et d’un coup de téléphone, de retirer immédiatement un enfant à ses parents et de le confier à l’Aide sociale à l’enfance (en foyer ou en famille d’accueil), dans l’attente que le juge des enfants reçoive les parents, l’enfant et l’ASE et confirme ou non le placement. Lorsqu’il s’agit d’un adolescent, cette décision est moins difficile à prendre. Mais lorsqu’il s’agit d’un bébé, ou d’un jeune enfant, il m’arrive de me mettre à la place de ces parents, il m’arrive d’imaginer mon fils partir pour un foyer, et les larmes peuvent facilement perler au coin des yeux… Aujourd’hui, il s’agit d’un enfant de 19 mois, que personne n’est venu chercher à la crèche. Sa mère, contactée, a simplement dit qu’elle partait et qu’il était trop difficile de lui dire au-revoir. Quant au père, on ignore qui il est. La décision est tristement facile à prendre… Je rédige l’ordonnance et la requête au juge des enfants.

18h59 : j’évite de justesse l’OPP de mon fils en le récupérant à temps à la crèche. Je suis harassé, mais en rentrant, j’ai l’agréable surprise de me rendre compte que ma femme a préparé de délicieuses lasagnes maison – pas celles avec du cheval dedans – que j’aurai juste à réchauffer au micro-onde. Proquito junior est devant la « famille pirate » pendant que je somnole sur le canapé.

Je suis réveillé par un énième coup de téléphone : quatre personnes en garde à vue. Ah, et un écrou demain. Un écrou, c’est quand une personne est présentée au Procureur afin que soit ramenée à exécution une peine d’emprisonnement non aménageable ou dont l’aménagement a été refusé par le juge de l’application des peines. On doit alors expliquer à une personne qu’elle part (« oui oui Monsieur, maintenant ») en prison, pour un certain temps. On nous demande de remplir un fiche pour notamment indiquer à l’administration pénitentiaire si la personne présente des risques d’évasion, de suicide… Comme si je le savais… Et enfin, je suis avisé du placement en rétention d’une personne faisant l’objet d’un mandat d’arrêt. Demain s’annonce aussi sympa qu’aujourd’hui. J’espère juste pouvoir dormir.

Je suis un peu patraque et mange peu. Proquito junior, lui, se régale avec les lasagnes. D’ailleurs il est plus Porquito que Proquito, mais je n’ai même plus la force de lui faire la leçon, j’ai suffisamment donné de ce côté-là aujourd’hui. Il a toutefois méticuleusement trié le plat pour ne pas manger les quelques courgettes, ni les quelques oignons présents. Il veut quand même être resservi. Lorsque je lui tends son assiette, il me demande – lui qui craint toujours de se brûler même quand il mange un « p’tit filou » :

c’est chaud Papa?

Oui Proquito junior, c’est chaud… C’est même « chaud patate ».

9 réflexions sur “« C’est chaud patate »

  1. et le pire, c’est que si vous êtes peu nombreux, ça revient très vite les perm’
    Sinon moi jsais préparer les pv pour les CPV, ou autre CI, jdis ça jdis rien… (plus sérieusement, je ne pensais -naïvement- pas que certains TGI n’avaient absolument aucun soutien de greffe pour la permanence. je ne dis pas un fonctionnaire dédié à ça, mais au moins en renfort sur les défèrements)
    Bon courage

  2. Très bon billet… qui démontre une fois de plus tout le courage et la persévérance qu’ont nos magistrats.

  3. La CRIP est-elle vraiment consacrée au recueillement ? Je suppose qu’elle est en relation avec le Système de Traitement des Impiétés Constatées🙂

    • La coquille est corrigée! C’est bien une cellule de recueil, bien que parfois les situations signalées sont si dramatiques qu’elles peuvent entraîner des recueillements!

  4. premièrement chaud patate c’est MON expression je l’ai utilisé la première fois en 2010 et personne l’utilisais donc c’est mon expression merci de le notifié à la prochaine utilisation. Anais Aufray

  5. Bonjour Proquito !
    je débarque 1 an après… J’ai lu tous les billets, super intéressant pour quelqu’un qui n’est pas du tout du milieu !
    J’espère que le long silence depuis ne veut pas dire que vous avez abandonné. Bon courage pour les décisions difficiles et les dures journées.

  6. Bonjour,
    Je suis tombée sur votre blog en effectuant une recherche sur l’expression « chaud patate »…
    Une grand merci pour le travail réalisé au quotidien, et bravo pour votre courage et votre aptitude à rester zen🙂

  7. Bonjour Proquito,

    Je n’appartiens ni de près ni de loin au système judiciaire mais à la lecture de ce billet, il n’y a qu’à vous souhaiter bon courage et vous remercier pour le travail que vous réalisez chaque jour.

    En vous souhaitant la bonne journée.

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