Comment devient-on magistrat? (1)

On me pose souvent la question :

J’imagine que tu as toujours rêvé d’être magistrat?

Pas vraiment.

Je ne sais pas si on peut rêver d’être magistrat depuis sa plus tendre enfance. Petit, on rêve des métiers que l’on découvre au quotidien ou dans les livres : maîtresse, parce qu’on en a une et qu’elle est gentille ; docteur, parce qu’il nous file une sucette, nous tapote sur la tête après le vaccin en nous disant qu’on est courageux, et puis le stéthoscope c’est trop super ; pompier ; astronaute ; footballeur. Voilà les métiers qui font rêver! Je n’ai jamais lu à mon fils « T’choupi va chez le juge des enfants » ou encore « Petit Ours Brun est déféré »… Même s’il existe des opus s’y rapprochant :


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Après le BAC, je ne savais pas trop quoi faire. Enfant, j’ai longtemps rêvé d’être, tour à tour : vétérinaire, archéologue, prof d’histoire, Président de la République (true story). Nul en sciences, je faisais rapidement une croix sur vétérinaire. Après m’être rendu compte qu’archéologue ce n’était pas vraiment faire comme Indiana Jones (pas de chapeau, pas de fouet, bosser pour le CNRS…), j’envisageais prof d’histoire. Mais pour avoir vécu, comme tout le monde, l’ambiance des cours d’histoire au collège et au lycée, lorsque le prof essaye désespérément d’expliquer en quoi le schisme de 1054 est fondamental, ou en quoi la conférence de Yalta a eu des conséquences extraordinaires, je changeais d’avis.

Je n’ai pas encore 18 ans. J’ignore encore ce qu’est un magistrat. À vrai dire, je m’en cogne. Ce que je veux : une voiture, les copains, une copine, faire la fête. Le reste, on verra. Comme je ne sais pas quoi faire, je vais en prépa. Le calcul est simple : je prépare sciences Po, je le décroche et ça me laissera le temps de réfléchir. Une année. Hypokhâgne. J’en frémis encore. Une vie monacale à découvrir notamment la littérature française, de la plus classique à la plus étonnante… Je me souviens terminer « La jalousie » de Robbe-Grillet. Je referme le livre. Et je me rends compte que je n’y ai rien compris. Des heures et des heures de dissertations en histoire, en philo, des oraux, des concours blancs. Bref, une année socialement pauvre, intellectuellement intense.

Je loupe sciences Po. Mais cette année m’a appris à être une machine à bosser, à lire, à écrire. Je ne sais toujours pas où je vais, mais je sais où je ne veux plus être. Je ne ferai pas Khâgne, je vais en Droit, à la fac, avec les « vrais » étudiants, en tout cas ceux qui boivent un coup, font des soirées, qui n’ont pas oublié de vivre…

Pourquoi Droit? Sur le moment, je ne sais pas vraiment. Mais tout le monde disait que ça menait à tout. C’est con de dire ça, je ne connais pas un seul vétérinaire ayant fait Droit.

Mais il est vrai qu’il ouvre le champs sur beaucoup de professions car de nombreux concours de la fonction publique comportent une épreuve juridique.

Je fais donc mon Droit, partageant mon temps entre la fac et le Mac Do où je bosse en soirées, les week-end et les vacances. Je tombe amoureux du Droit pénal, de la criminologie et de mon épouse à la même époque. J’envisage d’être avocat. Je fais des stages, je vais assister à des sessions d’assises, à des audiences correctionnelles, et je m’intéresse un peu plus au fonctionnement d’un tribunal et à ses acteurs. Je les regarde, je les écoute. Je les envie. Les avocats, les juges et surtout les procureurs. Bon Dieu! Les réquisitions (comme les plaidoiries du reste), quand c’est bien fait, quelle classe!

Dernière année de droit, la cinquième. J’effectue un stage en Cour d’appel. Mon maître de stage, un substitut général (il faudra que je revienne un jour sur les différents grades et fonctions dans la magistrature!) me fait découvrir son métier avec tant de passion, de lucidité et surtout, surtout, il est heureux! Il m’encourage à présenter le concours. J’effectue des vacations au sein de juridictions pour financer mes études et continuer à explorer ce monde qui m’attire de plus en plus.

Je consacre une année à préparer le concours au sein de l’IEJ (Institut d’études judiciaires) de ma fac. J’emprunte à la banque une coquette somme pour ne plus avoir à travailler. Ma mère et ma future épouse me soutiennent financièrement également. Nous faisons un pari sur l’avenir.

Pari gagnant. Je passe les écrits : une épreuve de culture générale (redoutable), de droit civil, de droit pénal, une note de synthèse. Puis les oraux techniques, le fameux « grand oral » et des épreuves de sport (oui oui! De mémoire : saut en hauteur, 100 mètres, 1000 mètres, 50 mètres nage libre, lancer de poids), supprimées depuis une récente réforme du concours.

Je suis reçu. Je pars à Bordeaux, à l’ENM.

Pas celle-ci :

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Mais celle-là :

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Vous le voyez, ce n’était pas chez moi une vocation au sens latin du terme : je n’ai pas été appelé, dès mon enfance, vers ce métier. Je suis – à ma connaissance – le premier magistrat de la famille, et je le suis devenu un peu par hasard, sans l’avoir fantasmé des années, mais en ayant choisi cette voie après l’avoir découverte petit à petit.

Aujourd’hui, j’aime (trop?) mon boulot et ne me vois pas faire autre chose. Je n’aime pas l’expression plus beau métier du Monde, très condescendante. Mais même s’il m’arrive de pester certains jours, j’ai conscience d’être privilégié et de faire – à mes yeux – le plus beau métier qu’il m’était possible d’exercer.

Dans un prochain billet, la suite : la formation de magistrat, l’ENM, le premier poste.

A bientôt!

8 réflexions sur “Comment devient-on magistrat? (1)

  1. Médecin, j’ai choisi médecine un peu au feeling, je ne sais pas ce qu’est une vocation. Mais aujourd’hui je suis super content (même si je suis debout à 5:13 pour aller voir mes patients tôt ce dimanche)

    Petite question : d’où vient historiquement la nécessité de passer des épreuves sportives ?

    Merci pour ce billet en tout cas et vivement la suite !

    • Je ne sais pas, mais il y plusieurs hypothèses :

      – volonté de recruter des magistrats disposant d’un esprit sain (ou saint) dans un corps sain

      – trouver un moyen de départager des candidats à un concours ayant parfois le même niveau. Un cm de plus ou de moins au lancer de poids pouvait faire basculer un destin.

      – ou alors il y avait une véritable nécessité en lien avec la profession envisagée : natation pour éviter de se noyer dans les le courrier et les dossiers ; course à pieds pour l’endurance nécessaire aux audiences, lancer de poids pour porter les nombreux dossiers. Mais pour le à
      Saut en hauteur, je ne vois pas!

  2. Youpeee pour ce beau moment de profondeur et de clarté. Bon alors, maintenant, comment devient-on le Procureur qui à l’audience requiert toujours « le pire », dénonçant au travers du défilé incessant des auteurs en face de soi ce qu’il y a de « mauvais » à exploiter pour les envoyer au zonzon, des convictions fortes et chevillées au corps du fait de la fonction (et je dis bien de la fonction)
    Avez vous des séances de psy, avec le divan qui va bien, pour faire ensuite le débriefing ?

  3. Merci pour ce billet. Je me suis retrouvée plusieurs années en arrière hésitant sur le choix que je devais devoir faire. Le droit m’attirait mais me faisait un peu peur. Je n’avais aucune idée de la vie professionnelle dans le domaine juridique. Mais la première année de droit m’a vite fait comprendre mon intérêt pour le droit constitutionnel, le droit civil. J’ai adoré mes études. J’adorais les cours magistraux, l’éloquence des professeurs. Le monde du droit me plaisait.
    Après la maîtrise de droit (construction et urbanisme) , j’ai passé un concours de la fonction publique pour rentrer dans un Office Public de l’Habitat. C’est l’intérêt pour les lois qui m’a redonné ma motivation. Aujourd’hui, l’actualité juridique me passionne, la rédaction, la lecture des textes. Un seul regret, ne pas avoir tenté avocat. Ce métier m’aurait sûrement passionnée.

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  5. Quelle chance d’être magistrat!! Mon rêve depuis près de 20 ans! J’ai raté malheureusement le concours externe 2 fois, mais je ne désespère pas de le retenter bientôt car je crois également qu’il s’agit d’un métier très captivant!

  6. Pingback: La perm’ | Le blog de Proquito

  7. Pingback: Comment devient-on magistrat? (1) | DROIT 2013 | Scoop.it

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